Pourquoi Masculinité Positive Noire Caribéenne ?

Depuis que j’ai lancé Caribbean Boss Lady, et même avant, je n’ai eu de cesse d’encourager le leadership et l’empouvoirement des femmes caribéennes. Une nécessité face aux violences sexistes que nombre d’entre nous subissons depuis bien trop d’années déjà, et qui m’a permis de réaliser nombre de rencontres avec des femmes, mais aussi avec des hommes qui se revendiquent être féministes
Ce concept, cet être même de l’homme féministe m’a interpellée. Bien sûr, ma démarche avec CBL a toujours été une démarche inclusive, et avec mes partenaires, nous avons à cœur de faire de la pédagogie et de démontrer l’humanisme qui en est le moteur ainsi que sa nécessaire intersectionnalité.

Au fur et à mesure que j’échangeais avec ces hommes féministes (bien souvent des Millenials), je m’interrogeais aussi sur la façon dont nous, les femmes noires caribéennes, apprécions nos hommes noirs caribéens : nous sommes souvent très dures avec eux, et leur reprochons leurs inconséquences quand nous estimons qu’ils ne sont pas à la hauteur. C’est un vrai débat, car lorsque l’on regarde les structures familiales dans la Caraïbe (une grande prégnance de familles monoparentales avec des femmes dites « potomitan » comme cheffes de famille), mais aussi les statistiques des violences sexistes et sexuelles, l’on peut se rendre compte à quel point les relations intersubjectives entre les femmes noires et les hommes noirs dans la Caraïbe sont problématiques. Comment, dans nos sociétés post-esclavagistes et postcoloniales, qui souffrent de mal développement chronique avec une économie de comptoir et néocoloniale, peut-on prétendre mettre en place des politiques publiques si ces problématiques ne sont pas traitées au noyau social atomique ? Autrement dit, pour moi, pas de progrès social ni de quelconque ordre si nous ne parvenons pas à désamorcer les difficultés relationnelles entre les femmes noires et les hommes noirs. 

Et puis, il y eut #ILoveYouBlackMen, cette série de vidéos montrant des femmes afro-américaines qui déclarent leur appréciation et leur amour pour les hommes noirs, afin de renforcer leur estime de soi. J’ai adoré ce concept car, malgré tout, sans pour autant excuser les inconséquences des uns et des autres, je suis bien consciente qu’il y a une part de construction sociale, historique et générationnelle dans la masculinité noire caribéenne. Et particulièrement au niveau de ce que je qualifierai « d’irritants » chez les hommes noirs, pour nous les femmes noires. 

The Best Men Can Be (Gillette)


À la même période, la dernière publicité de Gillette,  « The Best Men Can Be » m’a aussi interpellée. Je trouvais courageux qu’une telle marque puisse s’attaquer au problème de la masculinité toxique, et j’ai alors pensé qu’à notre échelle caribéenne, il y avait de quoi faire pour dépasser les clichés, les préjugés, les stéréotypes autour de l’homme noir caribéen. Cette entreprise d’empouvoirement aurait idéalement pour but une prise de conscience non seulement des hommes noirs caribéens, mais aussi des femmes, afin que le dialogue à ce niveau atomique de la société soit apaisé et constructif.
Ne plus être uniquement un cliché ; prendre conscience de la part de la construction historique, sociale et générationnelle dans ses faiblesses ; comprendre que cela induit un malaise dans les relations intersubjectives au point même de les fausser et de les hypothéquer dès le départ ; dépasser tout cela et construire un idéal de masculinité positive noire caribéenne, voilà mon désir avec ce projet.  

Pour ce faire, l’image est importante. Nous devons donner à voir notre vision et les manifestations de masculinité positive noire caribéenne que nous admirons et qui forcent le respect. La photographie devenait alors, au fil de mes réflexions, un support fondamental. Solliciter mon ami Cédrick-Isham Calvados était aussi une évidence : nous échangeons régulièrement sur nombre de sujets, et j’apprécie sa démarche esthétique consciente qui va chercher l’expression même de l’être, sans chichi.


Nous cherchons à construire l’idéal de l’homme noir caribéen de notre génération, et qui deviendra un canon au fil des ans.

Axelle Kaulanjan

Ce projet, c’est une invitation à la réflexion, un voyage intérieur mais en même temps collectif qui engage une vision d’amour, constructive, et plus apaisée des relations entre les femmes et les hommes noirs caribéens. Les nécessaires prémices à la construction d’un projet de société solide et plus politique pour notre territoire, la Guadeloupe. Déclinaison humaine et intersubjective du « sens du pays ». 


Nous cherchons à construire l’idéal de l’homme noir caribéen de notre génération, et qui deviendra un canon au fil des ans. Par définition, un idéal est unique et s’exprime donc au singulier. Néanmoins, l’absence de perfection dans ce monde ne peut permettre qu’une multiplicité d’expressions de cet idéal, de la même façon que dans l’hindouisme Brahma se manifeste sous plusieurs expressions divines qui font parler, à tort de panthéisme dès lors que l’on discute d’hindouisme.
Une fois admise cette multiplicité de l’expression à travers des avatars imparfaits, l’on pourra alors parler de masculinités positives noires caribéennes au pluriel, et mieux apprécier l’incarnation, même partielle, de cet idéal chez nos hommes noirs caribéens. 

Nous nous mettons en route, en essayant de nous départir de nos préjugés, mais en restant véyatifs et dociles à l’histoire de nos ancêtres, tout en nous questionnant : qu’est-ce qu’un homme noir caribéen ? En quoi la créolité et la créolisation, avec la violence originelle qui leur a permis d’exister, ont-elles influencé la construction des expressions de masculinités noires caribéennes aujourd’hui ? Quels modèles sont les plus pertinents et surtout les plus légitimes ? Comment se départir de la « double conscience » dont parlait Du Bois ? Quelle est notre responsabilité en travaillant un tel sujet ?

Autant de questions, non exhaustives, qui requièrent de notre part sérieux et gravité, mais aussi un sens esthétique qui sera, de toute façon, aussi politique.

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